La Chute
(2006 — Fanny, 16 ans)
À seize ans, Fanny n’avait rien d’une héroïne. Juste une gamine paumée qui croyait jouer à l’adulte. Trop de nuits blanches, trop de shots vidés à la chaîne, et ce besoin stupide d’impressionner les autres. Bertille aurait dit qu’elle cherchait les emmerdes comme d’autres collectionnent les timbres. Mais là, allongée sur ce carrelage froid, son corps lui rappelait brutalement qu’il ne pardonnait pas tout.
Un bruit sourd.
C’était son cœur qui cognait contre ses côtes. Sa poitrine brûlait, son souffle était saccadé. Une odeur d’alcool, de vomi et de sueur flottait dans l’air.
— Fanny, merde, réponds !
En vérité, si Bertille s’était retrouvée là, c’était à cause d’un coup de fil précipité. Une des filles de la bande — une copine affolée par l’état de Fanny — avait composé deux numéros : les secours et Bertille. Pas la maman. Pas les voisins. Comme si, déjà, sa grande sœur représentait l’adulte fiable qu’on appelle quand tout s’effondre.
Elle tenta d’ouvrir les yeux. Un mur fissuré, un néon qui clignotait. Tout vacillait. Sa langue collait à son palais. Elle voulut parler, mais aucun son ne sortit.
Une voix perça le brouillard. Une main la secoua. Des images floues défilèrent : un sol carrelé, une table renversée, des ombres qui s’agitaient. Quelque part, des visages qu’elle reconnaissait à peine.
— Elle a pris quoi ? demanda un secouriste.
— Je n’en sais rien, elle a sûrement mélangé drogue et alcool. Elle va mourir si on la laisse là !
Leurs gestes étaient rapides, précis, leurs voix restaient calmes. L’un s’agenouilla près d’elle, ses doigts sur le cou, pendant que l’autre préparait déjà le masque à oxygène.
— Pouls faible, respiration lente.
Le bruit sec de la bonbonne qu’on ouvre coupa le silence. Un souffle artificiel emplit la pièce, régulier, mécanique. Ils parlaient peu, se lançaient des mots brefs :
— Seringue prête.
— Tiens-lui la tête.
Dans ce chaos, leur sang-froid avait quelque chose d’inhumain. Pourtant, à voir la main du pompier se poser doucement sur l’épaule de Fanny, on comprenait qu’il y avait là aussi une part de chaleur, une façon muette de dire : « On est là. »
Un hurlement. Loin, tout près, dans sa tête ? Impossible à savoir.
Je vais crever. La pensée s’imposa, brutale. Pas de film qui défile, pas de regrets. Juste ce constat froid. Et un vertige : pas comme ça, pas sur ce carrelage fétide.
Des bribes de voix, coupées, des éclats, un grésillement. Le plafond s’éloigne… revient… la pièce chavire.
Des lumières, la sirène déchire le silence, ou bien ce n’est qu’un bourdonnement sous son crâne.
Quelqu’un parle, une haleine contre son oreille, une main qui la cherche.
Un froid sur son visage, le caoutchouc d’un masque.
Ce qui reste
— Fanny ? … Tiens bon…
L’air… ou est-ce encore du vide ? Son cœur s’emballe, ralentit, plus rien ne répond.
Tout devient ouate. Puis le noir.
Silence.
Le bip régulier d’un moniteur envahit l’espace.
Une lumière blafarde filtrait à travers ses paupières closes.
L’odeur du désinfectant lui agressa les narines.
Elle tenta de bouger, mais son corps était ankylosé. Des draps rêches frottaient contre sa peau. Un poids sur sa main. Quelqu’un était là.
Elle ouvrit les yeux. Bertille.
Son visage était fatigué, ses traits tirés par l’inquiétude. Mais son regard était aussi dur que l’acier.
— Putain, Fanny…
Sa voix tremblait, à peine audible. Un mélange de colère et de soulagement s’y mêlait.
Fanny cligna des yeux, encore engourdie. Une douleur sourde pulsa derrière son crâne.
— Où… où je suis ?
— À l’hôpital. En vie. Encore raté. Bravo.
Son ton était froid, tranchant. Bertille détourna les yeux. Sur la table de chevet reposait un gobelet d’eau à moitié vide. Une perfusion était plantée dans son bras, des électrodes collées sur sa peau.
Elle aurait dû dire quelque chose, mais elle ne savait pas quoi. Alors elle fixa le plafond, incapable d’affronter le regard de sa sœur.
Un silence s’installa. Puis Bertille se leva. Elle ajusta son écharpe à gestes brusques, attrapa son sac et enfila son manteau.
— Repose-toi. Mais réfléchis, Fanny… Combien de fois crois-tu que je pourrai supporter de te voir comme ça ?
Elle s’arrêta un instant, puis quitta la chambre sans un mot de plus.
Fanny ferma les yeux. Les battements du moniteur résonnaient dans sa tête. Elle était en vie. Mais à quoi bon survivre, si c’était pour recommencer ?
Pour comprendre pourquoi elle en était arrivée là, il fallait replonger dans ces jours où tout avait basculé. Et surtout se souvenir de lui. Du seul visage qui refuse de s’effacer.