Résumé : En 2023, après des années passées à envoyer des manuscrits dans le vide, j'ai décidé de cliquer sur « publier » sur Amazon KDP. Trois ans plus tard, huit livres sont sortis, j'ai tout appris seul, et je ne regrette rien. Voici comment ça s'est vraiment passé — les découvertes, les claques, et ce que je dirais à ceux qui hésitent encore.
Les volcans n'explosent pas tout de suite
Je suis né en Haute-Loire, au pied des volcans d'Auvergne. Des volcans éteints, dit-on. Mais quand on grandit là, on sait que « éteint » ne veut rien dire. Les cratères se sont simplement endormis. Sous la pierre, il y a toujours du feu qui attend. C'est une géographie qui vous forme, ça. Elle vous apprend que ce qui compte vraiment se passe sous la surface, loin des yeux, dans le silence.
Les légendes de là-bas parlent toutes de ça. Le Lac Pavin et ses cloches englouties qu'on entend parfois sonner sous l'eau certains soirs d'automne. Les fées des Monts Dore qu'il ne faut surtout pas essayer de regarder en face, sous peine de perdre pied. Le Géant du Puy de Dôme dont on dit qu'il dort dans la montagne, et que chaque éboulement est un de ses mouvements dans son sommeil.
Ces histoires, je les ai entendues enfant. Et elles ne m'ont jamais quitté. Elles m'ont appris très tôt deux choses qui définissent encore aujourd'hui tout ce que j'écris : l'essentiel est invisible, et ce qui semble dormir ne dort peut-être pas.
C'est de là que je viens.
Mathieux, avec un X
« Mathieux Joubert » n'est pas tout à fait mon nom. Enfin si, mais c'est un nom de plume. Un hommage à mon grand-père qui m'a transmis l'amour des histoires, et à une graphie ancienne, d'avant le XVIᵉ siècle, où les « ieux » n'étaient pas encore devenus des « ieu ». Le X, c'est une trace. Une cicatrice d'orthographe qui refuse de disparaître. Ça me plaît, cette idée que mon nom garde la mémoire d'une langue que plus personne ne parle.
Mon grand-père racontait. Pas des histoires prestigieuses — des histoires de village, de gens qu'il avait connus. Et quand il racontait, les heures disparaissaient. C'est la première fois que j'ai compris ce que pouvait être une histoire bien racontée : un endroit où le temps s'arrête.
Je ne sais pas s'il aurait compris ce que je fais aujourd'hui. Publier un livre sur Amazon, ça lui aurait semblé curieux, je pense. Il aurait voulu le toucher, le sentir, l'ouvrir. Il aurait peut-être aimé que je prenne son nom pour signer mes livres. Je veux le croire, en tout cas. C'est une façon de continuer la conversation.
Les années d'attente
Avant 2023, j'écrivais. Je n'ai pas commencé à écrire en 2023. J'écrivais depuis des années. Des manuscrits dans des tiroirs, des fichiers Word que je reprenais tous les six mois, des idées griffonnées au dos d'agendas. J'envoyais, parfois. Une lettre ici, trois chapitres là, un synopsis à une maison parisienne.
Je recevais très peu de réponses. Quand j'en recevais, c'était la phrase polie et calibrée qu'on connaît tous : « Votre texte présente des qualités indéniables mais ne correspond pas à notre ligne éditoriale actuelle. » Parfois même pas ça. Parfois juste le silence, qui est pire, parce que le silence vous force à vous demander si votre texte est simplement arrivé, si quelqu'un l'a lu, si vous existez dans leur monde.
Pendant des années, j'ai vécu dans ce silence. Et j'ai fait ce que font 90 % des auteurs dans cette situation : j'ai continué à écrire en attendant. En espérant. En me disant que ce serait peut-être le prochain. Qu'un jour, quelqu'un verrait.
C'est une forme d'espoir très particulière, l'espoir d'être découvert. Il est passif. Il vous rend impuissant sans que vous vous en rendiez compte. Chaque refus est une mini-mort, chaque silence creuse un peu. Et comme tout se joue chez les autres — chez ces gens en costume dans des bureaux parisiens que vous ne rencontrerez jamais — vous finissez par croire que votre destin ne vous appartient plus.
Je ne dis pas que les maisons d'édition sont mauvaises. Je ne dis pas qu'il ne faut pas leur envoyer ses manuscrits. Je dis juste ceci, que je sais maintenant : attendre qu'on vous donne la permission d'être ce que vous êtes déjà, c'est une erreur qui peut vous coûter dix ans.
La décision
Fin 2022, j'ai fait les comptes. Pas les comptes financiers — les comptes de ma vie. J'avais plusieurs romans terminés qui dormaient. J'avais des histoires qui mûrissaient depuis plus longtemps encore. J'avais un métier, une famille, une vie stable dans la Drôme — installé à coté de Valence après un gros détour par Lyon. Et j'avais soudain une question très simple : combien de temps est-ce que je comptais encore attendre ?
La réponse honnête était : trop. J'en avais trop attendu déjà.
J'ai découvert Amazon KDP en lisant des témoignages d'autres auteurs auto-édités. J'ai lu, j'ai pris peur, j'ai fermé la page. J'ai rouvert. J'ai hésité pendant des semaines. Je me disais que l'auto-édition, ce n'était pas « vrai ». Que les « vrais » auteurs passaient par des maisons. Qu'en me lançant là-dessus j'allais trahir quelque chose — mais trahir quoi exactement ? Je ne savais pas le dire.
Au fond, je crois que j'avais peur du jugement. Peur, surtout, de découvrir que le problème n'était peut-être pas les maisons d'édition, mais moi.
Début 2023, j'ai cliqué sur « publier » pour la première fois. Et le ciel ne m'est pas tombé sur la tête.
Ce soir-là, je me souviens très bien, j'ai fermé mon ordinateur. Je ne savais pas si j'avais fait une bêtise ou une grande chose. Je savais juste que pour la première fois depuis des années, mon livre existait. Il était là, dans une librairie virtuelle où n'importe qui sur terre pouvait le commander. Ce sentiment-là, cette bascule minuscule et énorme, je la souhaite à tous ceux qui hésitent encore. Le livre était les aventures magiques de Dotty.
Ce qui change quand vous décidez vraiment
Le changement le plus profond qu'apporte l'auto-édition n'est pas financier. Il n'est pas technique. Il n'est même pas éditorial. Il est psychologique, et il est immense.
Le jour où vous publiez votre premier livre — où vous le tenez pour la première fois dans les mains, cette version cartonnée que vous avez commandée pour vérifier une dernière fois — quelque chose bascule. Vous venez de prouver, à personne d'autre qu'à vous-même, que vous êtes capable d'aller au bout. Pas d'écrire, ça vous saviez déjà. Mais d'aller au bout. De traverser la couverture, le résumé, la mise en page, la validation, le formulaire fiscal, la peur. De ne plus dépendre de la validation de qui que ce soit pour exister comme auteur.
Ce basculement-là, aucune maison d'édition ne peut vous l'offrir. Parce qu'il ne s'achète pas. Il se prend.
Et une fois qu'il est pris, vous écrivez différemment. Les textes dans vos tiroirs cessent d'être des « projets » qui attendent leur chance, et redeviennent ce qu'ils étaient au départ : des histoires qui veulent exister. Vous cessez d'écrire « pour être publié » et vous recommencez à écrire. Tout simplement. Parce qu'il n'y a plus personne pour dire non.
Tout apprendre, seul, en marchant
Je vais être direct : la première année a été rude.
Publier un livre, techniquement, ce n'est pas si compliqué. KDP vous tient la main. L'interface est claire. Les formats sont documentés. En deux semaines, mon premier livre était en ligne.
Mais publier un livre n'est que le premier 5 % du travail. Les 95 % restants, personne ne vous en parle quand vous décidez de vous lancer. Ce sont : la couverture qui doit accrocher l'œil en miniature, parce que c'est en miniature qu'Amazon l'affiche. Le titre qui doit fonctionner à la fois comme promesse émotionnelle et comme requête SEO. Le résumé qui doit tenir en deux paragraphes et donner envie de cliquer. Les catégories qu'il faut choisir en connaissant la stratégie du marché. Les mots-clés. Les algorithmes. Les premiers lecteurs à aller chercher. La visibilité à construire patiemment.
Personne ne m'a appris tout ça. J'ai lu. J'ai essayé. J'ai échoué beaucoup. J'ai refait mes couvertures trois fois sur certains livres. J'ai changé mes prix. J'ai testé des catégories, regardé ce qui marchait, abandonné ce qui ne marchait pas. Les premiers mois, les ventes ont été minces. Il y a eu des semaines entières avec zéro vente, où je me demandais ce que je faisais là. Vous n'imaginez pas à quel point une semaine à zéro vente pèse sur le moral d'un auteur auto-édité qui vient à peine de trouver le courage de publier.
J'ai fini par comprendre qu'en auto-édition, on ne vend pas un livre : on construit une bibliothèque. Chaque nouveau titre nourrit l'écosystème, chaque lecteur d'un livre est un lecteur potentiel de tous les autres. Il faut tenir dans la durée. Et la durée, quand on ne vend pas encore, ça ressemble beaucoup à du doute.
Pourquoi quatre genres
Quand j'ai commencé à publier, des gens bienveillants m'ont dit que c'était une erreur. « Choisis un genre et tiens-toi à ça. Les lecteurs veulent savoir à quoi s'attendre. Les algorithmes aussi. Tu disperses ton message. »
Ils avaient raison, sans doute, d'un point de vue purement marketing. Un auteur qui ne publie que du thriller psychologique, Amazon finit par le pousser vers les amateurs de thriller psychologique, et ça crée un cercle vertueux.
Mais écrire n'est pas une stratégie marketing. Et si j'avais attendu dix ans pour me publier, ce n'était pas pour me mettre maintenant dans une case que je n'avais pas choisie. J'ai décidé d'assumer quatre univers, parce que c'est ce que j'ai en moi.
La science-fiction, parce que je suis fasciné par la question des origines et par les dystopies — ces futurs qui nous montrent ce que nous sommes déjà. L'Origine Guidée est née d'une visite au Muséum, d'une vitrine de fossiles du Crétacé, et d'une question bête que je me suis posée : et si on se trompait sur nos origines depuis le début ? Les Derniers Échos de Lumière est venu de mes angoisses sur la surveillance, sur l'effacement des souvenirs collectifs, sur ce qui reste quand on a tout oublié.
Le thriller psychologique, parce que je sais ce que c'est, l'isolement. Pas l'isolement romantique de l'ermite, non — l'isolement qui transforme, qui tord quelque chose en vous. Le Levain est mon livre le plus personnel de cette famille-là. Il parle d'un couple qui va chercher la paix dans une maison en pierre au fond des bois, et qui découvre que la paix ne vient pas avec le changement. Parfois, le silence réveille au contraire ce qui dormait. Sous le poids du silence prolonge cette exploration du côté des secrets de famille, de ce qu'on tait pour protéger les autres et qui finit par nous dévorer.
La fantasy historique, parce que l'Histoire m'a toujours semblé plus étrange que n'importe quelle imagination. Constellation d'Antlia se passe au XVIIIᵉ siècle, en Angleterre les forêts qui écoutent, les louves qu'on ne doit pas croiser, les destins que les étoiles dessinent avant nous.
Et la jeunesse — les aventures magiques de Dotty, Les 4 Aventuriers de la planète arc-en-ciel, Les Animaux méconnus et fascinants — parce que les enfants sont les lecteurs les plus exigeants qu'un auteur puisse avoir. Ils ne pardonnent rien. Ils ne font pas semblant. Écrire pour eux oblige à une honnêteté que les adultes, souvent, ont perdue. Et puis, sincèrement, j'aime ça. J'aime imaginer un enfant de neuf ans dans son lit, qui découvre qu'un kakapo existe vraiment, qu'un ornithorynque est un mammifère à bec, que la Planète Arc-en-ciel pourrait être réelle quelque part dans l'univers. Ces moments-là valent tous les prix littéraires.
Quatre genres, quatre familles de lecteurs. Ça disperse, oui. Mais ça raconte aussi quelque chose de cohérent : partout, sous la surface, quelque chose attend. C'est ma signature. C'est la ligne qui traverse tout. Et ceux qui lisent plusieurs de mes livres finiront par la sentir.
Une journée d'auto-édité
On me demande souvent à quoi ressemble une journée quand on est écrivain auto-édité. L'image qu'ont les gens, c'est celle du romancier en chemise blanche devant une fenêtre qui donne sur la mer, en train de tremper sa plume dans de l'encre. La réalité est un peu différente.
Mes journées commencent. C'est le moment où la maison est silencieuse, où personne ne me demande rien, où les emails ne sont pas encore arrivés. Des heures d'écriture avant que le monde se réveille, c'est mon vrai luxe. Le reste du temps, il faut composer avec la vie.
Le matin, j'écris. L'après-midi, je fais tout le reste — ces choses dont personne ne parle. Je regarde mes ventes (oui, comme tous les auteurs, je les regarde plusieurs fois par jour, c'est une maladie dont on ne guérit pas). Je réponds aux mails. Je prépare la couverture du prochain livre. Je mets à jour mon site.
Ce sont des journées fragmentées. Rien à voir avec l'image romantique. Et pourtant, elles sont pleines. Chaque petite action alimente l'édifice.
Ce que j'ai découvert, c'est qu'être auteur auto-édité, ce n'est pas une profession. C'est une passion qui a pris des formes très concrètes. Une passion qui écrit le matin et qui, l'après-midi, apprend le design, le marketing, la relation lecteur. Si vous refusez cette part pratique — si vous vous dites « moi je ne veux qu’écrire, le reste je m'en fiche » — vous allez souffrir. Parce que le reste est 80 % du travail. Et ce reste, personne ne le fera pour vous.
J'ai toujours eu beaucoup d'imagination. Trop, diront certains. J'ai des dizaines d'histoires qui tournent dans ma tête en permanence, dont je ne sais pas toujours laquelle mérite d'être écrite en premier. C'est un luxe et c'est aussi un piège — la tentation de commencer dix livres à la fois est réelle. L'auto-édition m'a appris à canaliser. À choisir. À terminer une histoire avant d'en attaquer une nouvelle. Ça reste un apprentissage, chaque jour.
Ce que l'Auvergne continue de faire
Je vis dans la Drôme maintenant. J'ai quitté la Haute-Loire il y a longtemps, je suis passé par Lyon, puis je me suis installé ici, à Valence, avec ses champs, ses collines qui montent doucement vers le Vercors, son climat plus sec que l'Auvergne. C'est une belle terre. Mais ce n'est pas ma terre d'origine.
Et pourtant, elle continue de me nourrir, cette Auvergne d'avant. De plus en plus, même. À mesure que je m'en éloigne géographiquement, je m'en rapproche dans mon écriture. Tous mes livres, si vous les lisez attentivement, ont quelque chose de volcanique. Quelque chose qui couve, qui gronde, qui menace de sortir. Le Levain est une éruption psychologique. Les Derniers Échos de Lumière est un lent effondrement tectonique. L'Origine Guidée est une révélation géologique. Même Constellation d'Antlia, avec ses forêts au XVIIIᵉ siècle, est traversée par ces forces souterraines qui animent les vieilles terres.
Je n'ai pas choisi ça consciemment. Ça s'est imposé. On n'écrit jamais complètement où on vit. On écrit toujours un peu d'où on vient. Les paysages qui nous ont formés dans nos dix premières années continuent de sourdre dans nos textes, même trente ans plus tard. C'est une évidence que j'ai mis longtemps à accepter.
C'est peut-être le vrai secret de tout écrivain : ne pas renier ce qui vous a fait, même si ça paraît désuet, régional, démodé, trop petit. Ce qui vous semble trop petit est peut-être, au contraire, la chose la plus universelle en vous.
Les erreurs que j'ai faites (et que je referais)
Il y a des erreurs que je regrette. Par honnêteté, et parce que je crois qu'elles peuvent servir à d'autres, les voici.
J'ai sous-estimé les couvertures. Mes premières couvertures, aujourd'hui, je les trouve touchantes mais maladroites. J'ai voulu faire moi-même ce que je ne savais pas faire. Résultat : des livres qui ne sortaient pas de l'écran. En 2024, j'ai refait plusieurs couvertures, et les ventes ont grimpé dans le mois. Leçon : la couverture n'est pas un détail esthétique. C'est 80 % de votre marketing. Si vous n'êtes pas designer, payez un designer.
J'ai cru que la qualité suffirait. Elle ne suffit pas. Elle est nécessaire, mais pas suffisante. Sur Amazon, il y a des millions de livres. Le vôtre, aussi bon soit-il, n'apparaîtra pas par magie. Il faut apprendre à être trouvé. Pendant des mois, j'ai refusé d'apprendre le SEO et les catégories, considérant que c'était « sale ». Je me trompais. C'était simplement la réalité de l'auto-édition.
J'ai voulu tout faire en même temps. Les trois premiers mois, j'ai voulu publier vite, parce que j'avais dix ans de textes à rattraper. Certains livres sont sortis avec des coquilles, des problèmes de mise en page. Je les ai corrigés depuis, mais les premières versions ont circulé. Leçon : l'auto-édition récompense la patience. Un livre propre et bien préparé vaut mieux que trois livres bâclés.
Malgré tout ça, je ne regrette pas de m'être lancé. Les erreurs font partie du chemin. L'auto-édition est quelque chose qu'on apprend en le faisant, jamais avant. Il n'y a pas d'école. Il y a juste des gens qui essaient, qui partagent ce qu'ils apprennent, et qui avancent.
Le lien direct avec les lecteurs
Il y a une chose dont personne ne m'avait parlé, et qui est devenue ma plus grande joie dans cette aventure : le contact direct avec les lecteurs.
En édition traditionnelle, il y a des filtres. Votre livre passe par un comité de lecture, un éditeur, un attaché de presse, un libraire. Le lecteur vous arrive en bout de chaîne, filtré par tous ces intermédiaires. Vous ne savez souvent pas qui lit, ni pourquoi, ni ce qu'ils en retiennent.
En auto-édition, c'est l'inverse. Vos lecteurs vous écrivent directement. Sur votre site, par mail, en commentaire. Ils vous racontent qu'ils ont lu votre livre pendant un long trajet en train et qu'ils ont raté leur arrêt. Ils vous disent qu'un passage leur a rappelé leur grand-mère. Ils vous demandent si Lyra va revenir dans une suite. Ils vous envoient des photos de votre livre sur leur étagère, à côté d'auteurs que vous admirez et dont vous n'auriez jamais osé imaginer être le voisin.
Ce lien-là est irremplaçable. Il transforme ce que vous écrivez. Il vous rappelle, dans les mois où les ventes sont lentes, que vos livres vivent dans de vraies vies. Un de mes lecteurs m'a écrit l'année dernière pour me dire que Le Levain l'avait aidé à comprendre ce qu'il traversait à un moment difficile de sa vie. Je n'oublierai jamais ce mail. Aucun chèque de royalties ne vaudra jamais ça.
C'est pour ces lecteurs-là qu'on continue. Pas pour les chiffres, pas pour les algorithmes. Pour les gens qui, à 23 heures, ferment votre livre en murmurant « merci ».
Ce que je dirais à celui qui hésite
Si vous êtes en train de lire cet article, il y a une chance que vous soyez dans la situation où j'étais fin 2022. Avec un ou plusieurs manuscrits qui dorment. Avec ce rêve passif d'être découvert. Avec cette peur diffuse de n'être pas « légitime ». Avec cette question qui revient tous les soirs : est-ce que je me lance ou pas ?
Voici ce que je voudrais vous dire.
D'abord : n'attendez la permission de personne. Cette permission n'existe pas. Elle n'est pas délivrée par les maisons d'édition, ni par votre entourage, ni par un professeur d'atelier d'écriture. Elle ne peut être délivrée que par vous. Si vous attendez qu'elle vienne d'ailleurs, vous attendrez toute votre vie.
Ensuite : acceptez que votre premier livre ne sera probablement pas parfait. Il aura des défauts que vous verrez des mois plus tard. Il aura une couverture que vous voudrez refaire dans un an. Il aura des passages où vous vous serez trahis par maladresse. Ce n'est pas grave. Un livre imparfait qui existe vaut infiniment mieux qu'un livre parfait qui dort. Le premier peut être amélioré. Le second, lui, meurt dans l'obscurité.
Ensuite : soyez prêt à apprendre beaucoup de choses nouvelles. Écrire, vous savez déjà. Mais publier, c'est autre chose. C'est du design, du marketing, de la gestion de catalogue, de la relation lecteur. Ça s'apprend. Et c'est passionnant, quand on s'autorise à le trouver passionnant plutôt que de le voir comme une corvée.
Ensuite : soyez patient. Les premiers mois seront lents. Les premières semaines à zéro vente arriveront. Vous vous demanderez plusieurs fois pourquoi vous vous êtes lancé. Tenez. L'auto-édition récompense ceux qui restent. Presque personne ne tient trois ans. Si vous tenez trois ans, vous faites partie d'une minorité qui a mécaniquement toutes les chances de trouver son public.
Et enfin : écrivez ensuite. Continuez à écrire. Ne vous laissez pas absorber par le marketing au point d'oublier pourquoi vous êtes là. Le premier livre ouvre la porte. C'est le deuxième, le troisième, le huitième qui construisent vraiment quelque chose. Un catalogue est une forêt, pas un arbre. On ne construit pas une forêt en un an.
Et maintenant ?
En 2026, j'ai huit livres publiés. Quatre univers. Des milliers de lecteurs quelque part en France, en Belgique, en Suisse, au Québec, dans des endroits que je ne connais pas. Je ne suis pas riche. Je ne suis pas célèbre. Je ne passe pas à la télé.
Je suis quelque chose d'autre, de plus petit et de plus grand à la fois : je suis un auteur qui écrit ce qu'il veut, quand il veut, sans demander l'autorisation. Je suis quelqu'un qui a arrêté d'attendre, et qui en a été récompensé non pas par la gloire, mais par quelque chose de bien plus précieux : la liberté. Et un lien direct et vrai avec des lecteurs qui m'écrivent, me lisent, me suivent d'un livre à l'autre.
J'ai d'autres histoires qui mûrissent. Certaines sont déjà dans des tiroirs, certaines sont encore en germe. Elles sortiront quand elles seront prêtes. Pas quand un comité de lecture aura fini de décider si elles correspondent à une ligne éditoriale. Pas quand un calendrier marketing aura trouvé une « fenêtre ». Quand elles seront prêtes. Point.
C'est le luxe de l'auto-édition. Ce n'est pas un luxe matériel. C'est un luxe d'indépendance. Et je ne l'échangerais contre rien.
L'invisible sous la surface
Je finis cet article comme j'ai commencé, en revenant à l'Auvergne. Parce que tout est là, au fond.
Les volcans m'ont appris que les choses importantes couvent avant d'éclater. L'attente n'est pas une punition — c'est un chargement. Pendant dix ans, des livres ont mûri dans mes tiroirs. Je les croyais endormis. Ils étaient en train de prendre leur forme. Quand j'ai fini par cliquer sur « publier », ils sont sortis presque d'un bloc, parce qu'ils étaient prêts. Le feu sous la pierre attendait juste qu'on lève le couvercle.
C'est une belle métaphore. C'est aussi, je crois, une vérité pratique pour tous ceux qui écrivent. Vos textes dorment peut-être. Ils ne sont pas morts. Ils attendent que vous leur donniez la permission d'exister.
Donnez-la-leur.
Et si cette permission ne vient de nulle part, alors donnez-la-leur vous-même.
C'est tout ce que j'ai appris en trois ans. C'est aussi tout ce que j'ai à transmettre.
Sous la surface de chaque livre, quelque chose attend. Le vôtre aussi.
